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Quand vous aurez lu ces trois magnifiques récits sur la mer, sur les ports, sur les marins, on vous parie une transat sur un optimiste que vous aurez des envies de Cap Horn à en crever. Vous n'irez sans doute pas, parce que comme le dit Marcel Ménard, le rocher ne rigole pas avec les plaisanciers ou les plaisantins. Pas grave, vous pourrez rester sur un quai avec Vivi Navarro, amoureuse des ports ; elle a autant d'histoires à raconter qu'un capitaine rencontré dans une taverne de Punta Arenas. Ou vous relirez une troisième fois les mots touchants de Pierre Vauconsant qui parle de l'océan et des marins comme personne.
Nous avons rencontré Thérèse Bodet dans notre librairie préférée où elle était venue chercher sa revue préférée. Elle en a profité pour nous inviter à son exposition sur le Tibet. Au milieu de toutes, c'est celle-là que l'on a remarqué en premier : la photo de dizaines de moines tibétains assis sous la neige. Et puis une autre aussi, où l'un d'eux se retourne, fixant l'objectif de Thérèse Bodet. Et puis d'autres encore, magnifiquement floues. La photographe s'est habillée chaudement pour célébrer le nouvel an tibétain au monastère de Labrang, dans l'Amdo. Elle a passé la tête sous l'immense tangka déployé une fois par an, et n'en revient toujours pas.
Ce n'est pas parce que Jean Rassineux était vieux gars un peu cul-terreux qu'il n'était pas ouvert au monde. Ouvrier dans une usine de chaussures toute sa vie durant, il s'en allait, l'été venu, visiter un château en Bavière ou les ruines de Pompéi. Pendant que ses contemporains s'en vont aux Sables d'Ozones en Simca pour prendre des coups de soleil, lui participe à des manifestations à Pékin pour la réhabilitation de Deng Xiaoping. Jean n'a presque pas ramené de photos de 70 pays qu'il a visités, mais une quantité d'objets hétéroclites. Cette caverne d'Alibaba a fait le bonheur de Christophe Bonneau qui visitait souvent sa maison de Saint-Germain-sur-Moine.
La Kalmoukie, c'est un peu comme la Transnistrie, si elle n'existait pas, il faudrait l'inventer. On dirait que le nom a été inventé par Hergé pour occuper Tintin et Milou. Pascaline Aumond s'est promenée en Russie sur les bords de la Caspienne, à l'embouchure de la Volga, et a respiré de grande bouffée de gaz et d'essence. Ici, les villes n'ont pas pris soin d'enterrer les oléoducs qui enjambent fièrement les carrefours. L'ancien président Irsan est à l'image des dirigeants de cette partie du monde, à la différence près que celui-là est persuadé d'avoir été enlevé par des extra-terrestres. Et pour compléter le tableau, il y fait rarement beau.
Nous sommes plusieurs, dans l'équipe de Bouts du monde, à rêver de voir ça en vrai. Certains sont partis en voyage avec Les Cavaliers de Kessel dans le fond de leur sac à dos, mais ce n'est pas pareil et ça n'assouvit pas l'envie, bien au contraire. D'autres ont trainé leurs guêtres dans les pays en "stan" en espérant profiter d'une partie improvisée à 4000 m d'altitude sur les bords de la Pamir Highway. Rien. Pas un cheval, pas une carcasse de chèvre. Karès Le Roy, lui s'est trouvé au bon endroit, au bon moment. Mais en voyageant 56000 kilomètres sur les routes d'Asie, on ne lui aurait pas pardonné de ne pas nous avoir ramené ces images.
On ne sait pas si Rémi Kerfridin est toujours en contact avec son compagnon de voyage. S'il est fâché, Rémi ne peut s'en prendre qu'à lui-même. On ne jette pas une canette de bière dans le fond d'un cratère d'un volcan des îles Galapagos. Et encore, Rémi n'a pas tout dit. Il paraît qu'il a aussi maltraité avec un gros cailloux un crâbe qui l'emmerdait. Et on sait qu'il aurait préféré atteindre le sommet de la montagne confortablement installé dans un pick-up plutôt que de marcher dans la brume et la poussière. Non franchement, Rémi n'est pas un voyageur recommandable. Mais puisqu'il fait de jolis dessins et qu'il nous raconte de chouettes histoires.
Patrick Singh a longtemps peint les descendants d'esclaves noirs en Amérique. Il a cherché dans l'Harlem contemporain à faire apparaître les visages, les figures d'une histoire qui tend à s'effacer. En 2008, il expose à Ouagadougou : « Vous ne peignez pas seulement les personnes mais leurs âmes ». « J'ai pris cette parole comme un signe de reconnaissance et de Bonne arrivée », souligne-t-il. Sur place, il poursuit son travail sous une lumière neuve et dans la poussière qui aveugle. « Quoi de mieux pour un peintre que d'être avalé par ces brouillards. »
Pierre Lewden est un champion de saut en hauteur. Sa vie durant, il franchira bien des obstacles et consignera tout dans ses carnets. En 1929, il prend part à l'incroyable épopée de l'équipe de France d'athlétisme qui va défendre ses couleurs au Japon. Transsibérien, menu sans camembert ni vin rouge, Mandchourie, traversées de la mer de Chine, dîner à l'ambassade, tout était là... Photos, journaux, carnets, documents, oubliés dans les ruines d'un moulin bourguignon...
Londres : le noir et blanc lui va si bien. Qu'il se dégrade en mille valeurs de gris pour noyer dans la brume les imprimés des costumes de tweed ou qu'il crache cru la rutilance des passants sous la pluie. Yann Renoult a capté l'agitation des rues et le flegme des vieux monuments, l'aristocratie qui perdure, les enfants qui jouent, la nuit qui fait les ombres comme un roman bien noir, les diasporas et toutes les couleurs d'une ville. Il décline de façon lumineuse les nuances qui séparent les Clash de la reine d'Angleterre : royal !
L'Algérie qu'on croit n'est pas celle qu'ils connaissent : Claire et Reno Marca ont sillonné le pays de villes en déserts, d'ergs en plages, des Aurès à l'Hoggar. Ils y ont collecté, d'un regard amoureux, des images baignées de lumière comme pour nous demander poliment d'oublier nos clichés. Pinceaux précis, focales justes : de quoi réviser nos a priori pour les 50 ans de l'indépendance.
Qu'elle n'en revienne pas, on la comprend. Deux mois sur un voilier, à sillonner l'Antarctique ont fait perdre à Anne Recoules le sens des réalités polaires. Le froid et la lumière, là aussi, qui se jouent de ce que l'on voit vraiment. Elle confond dans son souvenir les cristaux de glace dans l'eau de mer, la solitude et la foule des manchots, le son des pas sourds dans la neige et l'éclat noir d'un rocher qui émerge. Ses photographies frissonnent un air clair. Nos yeux respirent et s'y fondent.
Torshavn, Kunningarstuvurnar, Eioi, Slaettaratindur, Gjogv, Gjaargardur, Viðareiði... Non, vous ne visiterez pas les îles Féroé avec un orthophoniste, mais avec Yvan Grunder et sa femme Rachel. Un récit vert et bourré d'oiseaux, de landes balayées par les vents, de haddock, de bière, de falaises noires, de moutons blancs et enfin, pour parfaire le tableau, un groupe de métaleux féringiens.
Pendant qu'ils dessinaient l'ombre anxiogène du sarcophage recouvrant le réacteur numéro 6 de la centrale, le compteur Geiger indiquait à Gildas Chasseboeuf, Emmanuel Lepage et Pascal Rueff de déguerpir fissa. Plus loin, l'herbe épaisse qui tend les bras à l'heure du pique-nique ferait presque oublier à ces voyageurs l'endroit où ils sont. A Tchernobyl. Un nom vertigineux, un nom qui résonne comme un glas.
On se dit souvent, quand on lit les récits de Laurent Van Parys, que l'on n'aimerait pas être à sa place. Nous avions fait sa connaissance alors qu'il était naufragé au large de l'île de Biak en Indonésie. Le voilà perdu, avec quelques Papous, au milieu de l'épaisse jungle de l'Irian Jaya, en Nouvelle Guinée, où rôdent quelques tribus non contactées et où se télescopent des interprétations diverses du monde.
Laurent Perrays n'aime pas les voyages. Il a bien le droit. S'il est parti quatre mois en Suède en séjour Erasmus, c'était surtout pour raconter aux copains restés au pays qu'il avait entrepris quelques jolies blondes sur les bords de la Baltique. Finalement, il est rentré au bout de onze jours après avoir saisi, assure-t-il, toutes les dimensions du « problème suédois » : ici la bière est très chère, et les Suédoises l'ignorent.
Sur son carnet de bord tenu consciencieusement au jour le jour, Luc Peillon a écrit deux fois la date du « jeudi 28 avril ». Au milieu du Pacifique, il a remonté le temps et sa montre en traversant la ligne de changement de date. Journaliste à Libération, il a compté les jours et éprouvé le gros temps sur le Punjab Senator, un gigantesque porte-conteneurs qui devait le mener trois semaines durant, de Singapour jusqu'en Californie.
Faut-il écrire des guides touristiques sur Cuba ? La question a accompagné tout le séjour d'Eva Cantavenera à La Havane où les jeunes s'abiment les yeux à essayer de distinguer la Floride. Rédactrice de guides de voyage, elle n'avait jamais eu aussi peu envie de partir quelque part. Surtout pour refourguer aux touristes quelques conseils sur un pays où le soleil et les mojitos peinent à dissimuler la misère et les interdits.
Il y a quelque chose de réconfortant, pour un voyageur, d'imaginer qu'il a compris mieux que tout le monde les pays où il voyage. Il avait suffi que Pierre Vauconsant découvre, dans une librairie de Rabat, un livre de Tahar Ben Jelloun pour se persuader qu'on avait beaucoup exagéré. « Pas plus qu'une palombe ne fait le printemps, un livre ne fait la révolution » lui a répondu Fouad tout juste relâché par la police.
Les Japonais l'avaient prévenue : Karen Guillorel n'aurait pas dû se frotter aux yokaï, esprits malins tout droit sortis de la mythologie japonaise dont on se méfie dans tout l'archipel. Ils la poursuivent partout : au restaurant, dans un sanctuaire shinto, le long des canaux de Kyoto, dans ses dessins et dans ses rêves. Vont-ils la laisser tranquille ? Une séance d'acuponcture ne sera pas de trop.
A quoi peut bien servir un café sans client et à moitié enseveli par les dunes ? Entre deux gorgées de soda tiède, Pierre Vauconsant écoute l'étrange histoire d'Ahmed, le bistrotier du désert. Celle d'un Touareg qui a fui les guerres de Kadhafi et quitté la vie nomade pour s'installer là, dans cette petite bicoque en pisé que plus personne n'aperçoit de la route à cause du désert qui avance.
« All the carpets are flying carpets » assurent les vendeurs du grand bazar d'Istanbul qui peuvent compter sur la complicité de Clément Ducreux. Ce Clermontois sans vergogne s'occupe de rabattre ses compatriotes vers les marchands de Sultanahmet, découvrant des techniques jamais entrevues à la fac d'éco. Entre toutes, celle qui vise la couleur de la culotte des jolies touristes. Une honte !
Hébron est une ville à deux étages. En haut vivent les Israéliens. En bas, les Arabes. Tout ici est pensé pour éviter les rencontres : des ponts ont été construits au-dessus des rues et un grillage a été tiré pour protéger les hommes des jets de pierres et des ordures. Il n'y a bien que les militaires et les caméras de surveillance qui passent « la » frontière... et certains touristes. Pascal Mannaerts est de ceux là.
Le photographe Thomas Goisque est un voyageur privilégié qui a fait le tour de l'Afrique à bord d'un voilier. Ses compagnons d'équipage n'étaient pas n'importe qui puisque Rufin, Orsenna ou Le Clezio avaient pris place de la poupe à la proue. A chaque escale, la volonté farouche de raconter et montrer l'Afrique, loin de l'habituel triptyque « guérilla, sécheresse, famine ».
« Ce n'était pas si grave qu'il ait des points de fragilité ni qu'il fut pesant à hisser en haut des côtes puisqu'il faisait sourire à son passage ». Le tridem de Benoît et Ambroise est une drôle de machine, un tandem couché avec deux roues derrière. Il a été aperçu ces derniers mois attaché sur le toit d'un bus Malien, accroché sur le toit du monde himalayen, ou perdu au milieu d'un désert de solitude.
Pas grand monde ne connaît Théodore Pavie. Même Angers, sa ville natale, n'a pas pensé à poser une plaque à son nom au coin d'une rue, préférant honorer toute la famille, fameuse dynastie d'imprimeurs. A plus d'un titre, le destin de Théodore Pavie est pourtant exceptionnel. En 1829, il a mis les voiles vers l'Amérique, âgé tout juste de 18 ans. Il découvre New York, Washington, Boston. Jusqu'en 1840, il entreprend plusieurs voyages qui le mènent à travers la Cordillère des Andes, sur les bords du Nil ou du Gange. Quatre carnets de dessins de cet écrivain-voyageur, oubliés dans un carton, ont été retrouvés en 2007.
Au milieu de sâdhus hilares, d'ascètes irréels et de nagas babas nus comme des vers, Julien Fortin a assisté à la Kumbha Mela d'Haridwar, festival hindouïste qui se tient une fois tous les 12 ans. Pendant plusieurs jours, ce voyageur n'a plus été vraiment lui-même, abandonnant son libre-arbitre au bon vouloir d'une foule gigantesque de 14 millions de pèlerins, qui décidait à sa place de ses déplacements. Au bout de quelques jours d'immersion dans ce monde surréaliste qui sature les sens et bouscule la raison, il pense avoir tout vu de l'absurde, mais ce serait oublier un peu vite que l'Inde est le pays de la surenchère.
Des cabanes rouillées abandonnées aux quatre vents, des bataillons de vestes en goretex à la sortie du bus qui te rappellent qu'Ushuaïa ce n'est pas seulement pour toi, des terres vides d'hommes et vides de tout. Ne comptez pas sur Géraldine Garçon et Daniel Mielniczek pour vous peindre une carte postale enchanteresse de voyageurs en Amérique du Sud. Pendant 20000 bornes, du Brésil au Chili en passant par l'Argentine et l'Uruguay, elle dessine, il prend des photos. Sa plume à elle est sensible, sa plume à lui incisive. Et le désenchantement semble pointer parfois le bout de son nez.
Le « Pachito » est un sacré bateau. Ses 900 tonnes ne lui interdisent pas de faire du cabotage le long des berges boueuses et instables de l'Ucayali pour acheter une pastèque, faire monter un chargement de rouleaux de PQ, ou charger une vache. On avait promis à Gilles Gamot et Annick Landouer un ennui mortel pendant ces quelques jours de descente entre Iquitos au Pérou et Manaus au Brésil. Cargaison improbable, contretemps invraisemblables et navigation nocturne au petit bonheur la chance vont aider ce couple de Bretons à ne pas voir le temps passer.
Ici, rien n'a vraiment changé depuis que les Soviétiques ont déguerpi. Le Tadjikistan est un monde de rustines et de soudures où l'on répare les vieilles Ladas et les Marshrutkas rouillées qui grimpent comme elles peuvent sur le haut plateau de la somptueuse route du Pamir. Les photos des villages d'Olivier Brouwers nous apprennent que la globalisation a encore un peu de chemin à faire avant de rendre le monde identique d'un bout à l'autre. Sachez que derrière des chaînes de montagnes infranchissables, il existe des décors parfaits pour tourner « Goodbye Lenine 2 » ou des westerns d'un nouveau genre.
Ce n'est pas ce qu'on appelle une croisière. Quand Thomas Journot a embarqué au Havre à bord du Douce France, il se doutait bien que ces six semaines passée à arpenter les ponts de cet immense porte-containers ne seraient pas un voyage comme les autres. La marine marchande, la haute mer, la vie à bord. tout ceci effrayait un peu ce photographe qui a pensé un instant à quitter le bord au moment où le pilote guidait le bateau au-delà des digues du port normand. Il faut dire que le second, assis à côté de lui pendant la man½uvre, semblait le moins aimable de tout l'équipage, avec sa gueule de marin bourru.
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